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Claire de Galembert  (ISP Ens Paris-Saclay)

Angela Merkel face à l’effritement de la culture de l’accueil

Claire de Galembert, chercheure au CNRS à l'Institut des Sciences Sociales du Politique (ENS Cachan) et spécialiste de la gestion publique du religieux, étudie la Willkommenskultur.

Willkommenskultur ou « culture de l'accueil » : le terme a, depuis l'été 2015, valeur de mot clef en Allemagne, évocateur de l'élan de solidarité d'une partie significative de la société à l'égard des migrants venus frapper aux portes de l'Union européenne.

Cet élan, accompagné d'un engagement de nombreux volontaires pour suppléer les services d'État dans cet accueil, semblait vouloir conjurer définitivement les ombres du passé. Il avait presque fait oublier que l'Allemagne s'est longtemps refusée à se considérer comme un pays d'immigration. 
La générosité allemande était d'autant plus spectaculaire qu'elle semblait une sorte de Sonderweg, de chemin singulier, au sein d'une Europe plus que jamais réfractaire à l'ouverture de ses portes à ces nouveaux damnés de la terre.

Cette Allemagne de la Willkommenskultur a aujourd'hui la gueule de bois. Elle est sous le choc des événements qui se sont produits durant la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne, une ville symbole du Multikulti allemand qui a accueilli près de 13 000 réfugiés. La série d'agressions dont la place de la gare de Cologne a été le théâtre n'en finit pas de déployer ses effets.

Augmentation exponentielle des plaintes

Rappelons brièvement les faits, ou du moins ceux qui semblent avérés : le rassemblement de badauds célébrant le Nouvel An à coup de pétards et de fusées a été troublé par des groupes de jeunes gens sous l'emprise de l'alcool, et pour une partie d'entre eux d'« origine arabe ou nord-africaine », selon les premiers témoignages qui ont circulé dans la presse et sur les réseaux sociaux.

Les trouble-fêtes s'en sont particulièrement pris aux femmes mêlant vols à la tir et attouchements sexuels. L'ampleur de ce qui s'est passé a échappé à la police qui, une fois la place évacuée, a estimé l'incident clos. 
Ce diagnostic optimiste a été vite démenti par l'augmentation exponentielle des plaintes déposées : au nombre d'une quarantaine le 4 janvier, elles ont grimpé à plus d'une centaine le 6 janvier, pour atteindre le chiffre de 560 le 11 janvier, selon les chiffres donnés par le procureur général qui a précisé que 40 % impliquaient des agressions sexuelles.

Beaucoup d'ombres et d'interrogations subsistent et il n'est pas toujours aisé de faire la part de choses entre ce qui s'est réellement produit et les rumeurs qui sont allées bon train sur les réseaux sociaux. 
D'où viennent les agresseurs ? Quels sont leurs mobiles ? Ces agressions ont-elles été coordonnées ? Ont-elles concerné d'autres villes où la couverture médiatique de l'événement a-t-elle eu un effet d'entraînement et favorisé et encouragé le dépôt de plaintes (ce qu'invite à penser l'inhabituelle hausse des plaintes enregistrées dans d'autres villes, y compris hors d'Allemagne) ?

Mais deux choses ne font plus de doute aujourd'hui : si tous les suspects arrêtés ne sont pas des Arabes, la plupart des inculpés - à ce jour - sont d'origine maghrébine et demandeurs d'asile. Quoique ce fait disculpe les réfugiés syriens, cela a suffi pour faire de l'origine étrangère des agresseurs un facteur explicatif déterminant de cette nuit de violence et un enjeu crucial dans le débat suscité par la politique migratoire d'Angela Merkel au sein et hors de l'Allemagne.

« Nous y arriverons ! »

Si l'onde de choc de l'événement est telle, c'est tout d'abord que l'Allemagne de la Willkommenskutur, prête à relever ses manches et à assumer les coûts sociaux et économiques de l'intégration de ces nouveaux venus, est loin de représenter toute l'Allemagne. 
Elle ne doit pas faire oublier les jets de cocktails Molotov contre les foyers de demandeurs d'asile, les multiples agressions xénophobes et les propos souvent haineux circulant dans les manifestations du mouvement islamophobe Pegida (« patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident ») et les réseaux sociaux.

L'hégémonie morale de la culture de l'accueil n'a pas empêché le camp du doute de s'accroître. On peut même se demander si, en bridant le débat, elle n'y a pas contribué. 
Depuis octobre, le flux continu des réfugiés, la confrontation aux problèmes logistiques posés par l'accueil de plus d'un million de personnes, les désaccords au sein de l'UE sur le partage du fardeau, les tensions causées par les mouvances d'extrême droite, mais aussi par les heurts au sein des foyers d'accueil, font prospérer le scepticisme au sein de la société et des formations politiques classiques, de la CSU au SPD en passant par la CDU elle-même.

Au dernier congrès de la CDU, en décembre, Angela Merkel, longuement ovationnée à l'issue de son discours sur les réfugiés, a certes réaffirmé son leadership au sein de sa formation politique. Mais cela n'a en rien freiné la montée des inquiétudes. Son mantra « wir schaffen es ! » (« Nous y arriverons ») semblait à beaucoup, depuis plusieurs semaines, tenir plus de l'incantation que de la démonstration.

Dans ce contexte, les agressions de Cologne constituent un point de bascule et pourraient bien avoir raison du consensus moral qui s'était soudé autour de la chancelière et avait, bon an mal an, jusque-là résisté aux coups de boutoir. 
Ces événements sont bien sûr du pain béni pour les détracteurs de la première heure qui se font fort aujourd'hui d'en faire les signes avant-coureurs de la catastrophe annoncée. 
Sans surprise, le parti de droite populiste Alternative für Deutschland, et le mouvement populiste islamophobe Pegida font tout pour capitaliser sur le malaise que cela suscite. Malgré les incertitudes, cette nuit de la Saint-Sylvestre - emphatiquement intitulée « die Horrornacht » (la nuit de l'horreur) - cadre parfaitement avec certains de leurs leitmotive, et notamment avec l'explication de l'insécurité par l'immigration. Sans parler de l'assimilation des nouveaux migrants à une culture machiste (dont l'islam aurait l'apanage) qui mettrait en péril les normes d'égalité hommes-femmes. 
Ces événements favorisent la montée en puissance de propos haineux (tels que le hashtag « #raperefugee » qui circule depuis lors), d'appels à la constitution de milices d'autodéfense, et de passages à tabac de demandeurs d'asile.

Le front du refus des réfugiés

Mais au-delà de cette montée de la violence xénophobe, les manifestations d'un renversement de tendance s'accumulent. Un élu de Bavière a ainsi envoyé à la chancellerie un car de réfugiés en guise de protestation. 
Gerhard Schröder lui-même, l'ancien chancelier (SPD), est intervenu pour tirer la sonnette d'alarme et affirmer haut et fort que les limites des capacités d'accueil et d'intégration du pays étaient atteintes. Il s'est également inquiété du flux ininterrompu de migrants suscitant l'impression que les frontières ne seraient que virtuelles. Tandis qu'Angela Merkel perd des points de popularité, les sondages révèlent que le camp du doute l'emporte pour la première fois depuis l'été sur celui de l'optimisme.

Le malaise est d'autant plus grand qu'il trouve un large écho international. L'extraordinaire retentissement hors d'Allemagne qu'ont eu les événements de Cologne ne peut qu'interroger. 
Tout se passe comme si le défi que l'Allemagne de la Willkommenskultur entendait relever avait quelque chose d'insupportable pour ses voisins. Accentuant leur dramatisation symbolique, ceux-ci se sont emparés avec fébrilité de cette actualité comme d'une preuve de l'angélisme justifiant a contrario leur politique de fermeture.

Cette actualité fait évidemment les choux gras des voisins européens exaspérés par les velléités d'impérialisme moral d'Angela Merkel et sa décision, unilatérale, d'ouvrir la frontière. Certains, tels que le premier ministre slovaque, s'en sont saisis pour justifier la fermeture de leur pays à toute immigration musulmane.