Des étudiantes et étudiants enquêtent sur la rédaction des rapports du GIEC
Depuis plus de 30 ans, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) évalue l’état des connaissances sur l’évolution du climat, ses causes, ses impacts. Il identifie également les possibilités de limiter l’ampleur du réchauffement et la gravité de ses impacts et de s’adapter aux changements attendus.
Les rapports du GIEC fournissent un état des lieux régulier des connaissances les plus avancées. Cette production scientifique est au cœur des négociations internationales sur le climat. Elle est aussi fondamentale pour alerter les décideurs et la société civile.
En France, de nombreuses équipes de recherche travaillent sur ces sujets, impliquant plusieurs centaines de scientifiques. Certains d’entre eux contribuent à différentes phases d’élaboration des rapports du GIEC.
Le sixième rapport d'évaluation du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) des Nations unies (Sixth Assessment Report, AR6) s'inscrit dans une série de rapports destinés à évaluer et synthétiser les informations scientifiques, techniques et socio-économiques relatives au réchauffement climatique. Publié de 2021 à 2023, il conclut le « sixième cycle d’évaluation du climat » du GIEC qui comprend aussi la publication, en 2018 et 2019, de trois rapports spéciaux.
Une enquête sur les rapports du GIEC auprès ses membres
Cette enquête sur les rapports du GIEC a été réalisée dans le cadre d'un atelier de recherche en sociologie, « Sociologie des rapports du GIEC », à destination des étudiantes et étudiants en première année du Département d’enseignement et de recherche Sciences humaines et sociales (SHS).
Par petit groupe de 2-3 personnes, les étudiantes et étudiants ont enquêté sur les coulisses de l'écriture des rapports en réalisant un petit terrain de recherche sous la forme d'un entretien ou d'une revue de presse. Les thèmes étaient définis au préalable en classe afin de construire les questionnaires pour les entretiens.
Robert Vautard, climatologue français et d’autres membres du GIEC ont été interrogés sur leur travail et les nombreux arbitrages et choix qui jalonnent la construction des rapports.
Les données collectées et analysées n’ont pas encore été publiées. Elles feront l’objet d'un article scientifique co-écrit avec les étudiants qui le souhaiteront.
L'atelier de recherche « Sociologie des rapports du GIEC »
L’atelier proposait de découvrir les coulisses de l’écriture des rapports du GIEC.
- Comment et par qui ces documents sont rédigés ?
- Quels sont les conflits qui accompagnent le processus de rédaction ?
- Quel accueil contrasté ces rapports reçoivent-ils dans les milieux scientifiques, politiques et militants ?
- Comment les experts du climat défendent leur autorité scientifique face aux rhétoriques climatosceptiques ?
Dans le cadre de cet atelier, les étudiantes et étudiants ont participé à une enquête de terrain en mobilisant diverses méthodes quantitatives et qualitatives (entretiens, revue de presse, analyse textuelle de données médiatiques).
Cette expérience de terrain au contact du GIEC avait pour objectif d’apporter aux participantes et participants des réflexes utiles à l’analyse sociologique de l’expertise, des controverses scientifiques et de l’action publique internationale.
Éloise Davy, Fernanda Durazo Rocha, Louane Müntz, Arthur Hosten, Émilie de Purgly et Alexandre Colonna Walewski ont participé à cet atelier.
Témoignage de Louane Müntz
Après avoir réalisé une classe préparatoire B/L, Louane Müntz intègre le département Sciences humaines et sociales (SHS) l’ENS Paris-Saclay en majeure sociologie et mineure économie. En licence 3, dans le cadre de sa majeure en sociologie en 2025, elle suit l’atelier de recherche Sociologie des rapports du GIEC. Elle suit en 2026 le Master 1 (M1) Économie, organisation et société.
Sa participation à l'atelier de recherche « Sociologie des rapports du GIEC »
« J’ai choisi de participer à cet atelier parce que je voulais mieux comprendre les conditions de production des rapports du GIEC. En effet, je connaissais ces rapports par leur version finale, mais je souhaitais pouvoir étudier leur processus de rédaction, ainsi que les discussions et les négociations qui l'accompagnent. Ces documents alliant une dimension scientifique (étant la synthèse des connaissances actuelles sur le changement climatique) et politique (voulant convaincre, s’adressant aux politiques dans le rapport aux décideurs), il me semblait intéressant d’explorer comment ces différents enjeux s'articulent durant le processus rédactionnel. De plus, étudier les conditions d’écriture de ces rapports me semblait être un moyen de mieux comprendre la manière dont se construit l’autorité scientifique sur la question climatique. »
Pour préparer les entretiens avec les membres du GIEC, elle s’est appuyée sur la grille de questions transmise par Pierre Penet, qu’il avait utilisée lors de précédents entretiens avec des membres du GIEC.
Entretien avec François-Marie Bréon, physicien et climatologue au CEA, ayant contribué à la rédaction du cinquième rapport du GIEC publié en 2014
« Durant l’atelier, j’ai eu l’occasion d’interroger François-Marie Bréon, physicien et climatologue au CEA, ayant contribué à la rédaction du cinquième rapport du GIEC publié en 2014, en tant que membre du groupe 1 (celui qui regroupe les scientifiques étudiant les bases physiques du changement climatiques, maintenant situé à l’ENS).
Pendant l’entretien, j’ai suivi le fil conducteur de la grille tout en laissant la place aux éventuelles relances.
L’entretien a porté sur le travail scientifique menant à la rédaction du rapport,l’organisation collaborative entre les scientifiques, la gestion des contraintes politiques et diplomatiques et le traitement de l’incertitude.
Sur ce dernier point, l’enquêté considérait l’incertitude comme un élément essentiel du processus d’écriture et la visibilité du désaccord comme un geste scientifique en lui-même - “S’il y a peu d’accord sur la question, c’est ça qu’il va falloir mettre dans le rapport”. »
Louane Müntz et François-Marie Bréon ont aussi abordé le sujet de l’engagement scientifique. Pour François-Marie Bréon, « le scientifique se doit de maintenir la frontière entre le résultat scientifique et l’opinion -> “il faut vraiment qu'il dise à quel moment il s'exprime en tant que scientifique ou en tant que militant”. L’enquêté applique aussi cette distinction au travail de rédaction des rapports du GIEC. Selon lui, le rapport du groupe I doit uniquement transmettre des savoirs scientifiques, tandis que celui du groupe III, qui étudie les possibles trajectoires d’atténuation du changement climatique, peut intégrer une dimension éthique car il analyse des sujets politiques ou de justice climatique. »
Et la suite ?
Louane Müntz est particulièrement intéressée par l’étude sociologique des enjeux environnementaux, notamment de l’action publique climatique et de la transition énergétique.
« Actuellement, je réalise mon mémoire sur les politiques publiques de rénovation énergétique du parc de logements français et la manière dont celles-ci sont appropriées par les ménages et influencent leurs choix de rénovation. Le travail sur les rapports du GIEC m’a amenée à questionner les relations entre la production scientifique et la décision politique et comment les connaissances scientifiques influencent les politiques publiques environnementales, ce qui pourrait être un sujet qui m’intéresse pour de futures recherches. »
En entrant à l'ENS Paris-saclay, elle ne savait pas vraiment ce qu’elle voulait faire. « J’étais intéressée par la recherche en sciences sociales mais je n’avais jamais eu d’expériences de recherche et c’est par les différents cours d’introduction aux méthodes de la recherche que j’ai été confortée dans cette voie. »
Biographie de Pierre Pénet
Pierre Pénet est docteur en sociologie (Sciences Po, Northwestern University), chargé de recherche CNRS et professeur attaché à l’ENS Paris-Saclay.
Ses travaux portent sur les marchés financiers, la prévision économique et l’histoire des crises de la dette.
Il est l’éditeur avec Juan Flores de Sovereign Debt Diplomacies: Rethinking Sovereign Debt From Colonial Empires to Hegemony (Oxford University Press, 2021).
